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Comment Je Suis Devenue Prof de Français...

Written by on January 3, 2007 – 2:43 am11 Comments | 573 Read this

J’ai été inven­toriste, fleuriste, secré­taire, récep­tion­niste, agente de cen­tre d’appel, vendeuse, j’ai fait du télé­mar­ket­ing, encadré les audi­tions de Cana­dian Idol, ai bossé dans une usine et… je suis dev­enue prof de français, une job que je ne suis pas prête de lâcher — guess why !

Il faut dire que je suis tombée sur le bon pays. En effet, le Canada a deux obses­sions majeures, générale­ment assez her­mé­tiques pour la plu­part des étrangers :

  • L’accord sur le bois d’oeuvre entre les USA et le Canada (dont j’ai suivi active­ment les derniers développe­ment — c’était bien involon­taire de ma part, c’est juste que j’enseignais à Indus­trie Canada…)
  • Le bilin­guisme

Vous n’êtes pas sans savoir que le Canada com­porte de nom­breuses provinces et ter­ri­toires (13, soyons pré­cis), cer­tains fran­coph­o­nes, cer­tains anglo­phones, cer­tains bilingues. Qui est quoi ? Le Québec est offi­cielle­ment fran­coph­one, le Nouveau-Brunswick est la seule province offi­cielle­ment bilingue, et le reste est anglo­phone, avec des poches fran­coph­o­nes un peu partout (Man­i­toba, Ontario…). Le tout forme un pays qui se bat sur quelle langue utiliser, quelle langue priv­ilégier, quelle langue a com­bien de pour­cent­age de locu­teur. Et surtout, pas-dessus, un long con­tentieux entre anglo­phones et francophones.

Voici la carte lin­guis­tique du Canada (seules les langues offi­cielles sont indiquées) :

Un peu d’histoire...
Le Canada est né de l’union de trois colonies bri­tan­niques, elles-mêmes anci­ennes colonies françaises au temps de la Nouvelle-France. Le pays a obtenu son indépen­dance du Royaume-Uni paci­fique­ment dans un proces­sus qui s’est étalé de 1867 à 1982.

En 1534, Jacques Cartier explore le Golfe du Saint-Laurent et prend pos­ses­sion du ter­ri­toire au nom du roi, François 1er. De 1608 à 1763, des par­ties du Canada actuel sont colonisées par les Français :

  • Samuel de Cham­plain fonde la ville de Québec en 1608
  • Ce qui devien­dra plus tard la ville de Mon­tréal est fondé en 1639
  • L’Acadie est colonisée entre 1611 et 1713

Dès 1740, le Canada français compte plus de 50 000 habi­tants, et ceux-ci sont nés dans leur nou­velle patrie : ils ne sont plus des immi­grants français, mais des Canadiens.

Une guerre éclate en 1756 entre les Bri­tan­niques et les Français. Celle-ci se sol­dera par le Traité de Paris (1763) où la France est obligée de choisir entre sa colonie de Nouvelle-France et les Antilles. Elle choisira les Antilles, avec leurs ressources naturelles. Elle se sait isolée en Nouvelle-France, avec son inféri­or­ité numérique face aux Anglais.

La con­quête anglaise est douloureuse pour les Cana­di­ens fran­coph­o­nes, qui per­dent leur reli­gion, leurs lois et leur langue. Ils doivent désor­mais vivre dans une Amérique Britannique.

En 1791, cette par­tie des colonies bri­tan­niques est divisée en deux provinces :

  • Le Haut-Canada (c’est l’actuel Ontario), où vivent en majorité des Anglais
  • Le Bas-Canada (c’est le Québec actuel), où vivent les Francophones.

Il y a un grand déséquili­bre poli­tique entre les deux Canada : bien que le Bas-Canada ait une pop­u­la­tion plus impor­tante, il a moins de députés au Par­lement, alors situé à Mon­tréal. Ceci débouche sur la révolte des Patri­otes en 1837. Cette révo­lu­tion est vio­lem­ment réprimée par l’armée anglaise.

Cette rébel­lion aboutira à la fusion des deux Canada par l’Acte d’Union de 1840. Cela per­met de réduire la dette du Haut-Canada en la répar­tis­sant sur le nou­veau ter­ri­toire, et aussi un meilleur con­trôle de la cul­ture fran­coph­one, visant l’assimilation complète.

En 1866, les Pères de la Con­fédéra­tion entre­pren­nent d’unifier les trois colonies — le Canada-Uni, la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick — menant ainsi à la créa­tion du nou­veau pays. L’Acte de l’Amérique du Nord bri­tan­nique de 1867 crée un domin­ion, sous le nom de Canada, avec qua­tre provinces dis­tinctes : l’Ontario, le Québec, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Le but de cette organ­i­sa­tion est de noyer le Québec très peu­plé, con­cen­trant les fran­coph­o­nes dans un groupe de petites provinces anglo­phones avec les mêmes pouvoirs.

Suite à la guerre de la Rébel­lion de la riv­ière Rouge, la province du Man­i­tobaest créée, et inté­grée de force au sein de la Con­fédéra­tion en juil­let 1870. La colonie de la Colombie-Britannique et la colonie de l’Île du Prince Édouard rejoignent la Con­fédéra­tion respec­tive­ment en 1871 et en 1873. L’Alberta et la Saskatchewan sont for­mées en 1905, nées des Ter­ri­toires du Nord-Ouest nou­velle­ment explorés et peu­plés. En 1949, le Domin­ion de Terre-neuve, anci­en­nement indépen­dant, est la 10ème province à rejoin­dre la Confédération.

Avec l’abolition de l’Empire bri­tan­nique, tous les liens impéri­aux sont rom­pus et le Canada obtient de fait son indépen­dance, bien que sa con­sti­tu­tion reste à Lon­dres. Il entre alors dans la Commonwealth.

La poli­tique du bilin­guisme en marche

Bien que les deux peu­ples fon­da­teurs du Canada aient été fran­coph­o­nes et anglo­phones, seul l’anglais a été util­isé pen­dant des décen­nies, le Français étant banni du pays.

En 1867 naît la pre­mière loi sur le bilin­guisme : la Loi con­sti­tu­tion­nelle de 1867 autorise l’emploi du français ou de l’anglais dans les débats du Par­lement ainsi que dans les procé­dures devant les tri­bunaux fédéraux. Cette dis­po­si­tion prévoit égale­ment l’usage oblig­a­toire de ces langues dans les archives, les procès ver­baux et les jour­naux du Par­lement de même que l’adoption et la pub­li­ca­tion des lois dans les deux langues.

Quelques avancées min­imes ont pris peu à peu place (tim­bres poste et bil­lets de banque bilingues…), mais ce n’est vrai­ment qu’en 1963, avec la créa­tion que la Com­mis­sion Royale sur le Bilin­guisme et le Bicul­tur­al­isme qu’une poli­tique d’état a com­mencé à redonner sa place au Français. La pre­mière Loi sur les langues offi­cielles est adop­tée par le Par­lement en 1969. Elle statue sur trois points principaux :

  • Le français et l’anglais sont les langues offi­cielles du Canada et elles ont un statut et des droits et priv­ilèges égaux quant à leur usage dans les insti­tu­tions du Par­lement et du gou­verne­ment du Canada assu­jet­ties à la Loi;
  • Favoriser l’épanouissement des minorités fran­coph­o­nes et anglo­phones et appuyer leur développement;
  • Pro­mou­voir la pleine recon­nais­sance et l’usage du français et de l’anglais dans la société canadienne

En 1973, le Par­lement vote une réso­lu­tion con­cer­nant la langue de tra­vail et la par­tic­i­pa­tion des col­lec­tiv­ités fran­coph­o­nes et anglo­phones au sein de la fonc­tion publique fédérale. L’année suiv­ante, la Loi sur l’emballage et l’étiquetage des pro­duits de con­som­ma­tion entre en vigueur en même temps que les règle­ments touchant l’étiquetage bilingue des pro­duits de consommation.

Puis la Loi con­sti­tu­tion­nelle de 1982, com­prenant la Charte cana­di­enne des droits et lib­ertés, est proclamée. Elle con­tient davan­tage de garanties con­sti­tu­tion­nelles à l’égard du statut et de l’emploi des langues offi­cielles du Canada dans les insti­tu­tions fédérales. En vertu de l’article 23 de la Charte, les provinces et les ter­ri­toires sont tenus de fournir à leurs minorités l’enseignement pri­maire et sec­ondaire dans leur langue, là où le nom­bre le jus­ti­fie (l’anglais au Québec, le français partout ailleurs).

En même temps, en 1977, le Québec adopte la Charte de la Langue Française (Loi 101). Celle-ci est «résolue à faire du français la langue de l’État et de la Loi aussi bien que la langue nor­male et habituelle du tra­vail, de l’enseignement, des com­mu­ni­ca­tions, du com­merce et des affaires ».

Aujourd’hui, le taux de bilin­guisme a pro­gressé (les résul­tats du recense­ment de 2006 sont attendus) :

D’un taux de 16.3% de la pop­u­la­tion bilingue (1991), on est passé à un taux de 17.7% (2001). Le taux de bilin­guisme au Canada, hors Québec, est quant à lui passé de 9.8% à 10.3%.

Le bilin­guisme n’existe pas, certes, “coast to coast”, comme l’avait rêvé Trudeau. La tâche n’est pas si facile… Après tout, la volonté de ren­dre le Canada bilingue date de 1969 (Loi sur les langues offi­cielles “adop­tée par le Par­lement). C’est encore rel­a­tive­ment récent, surtout que :

  • Il y a un grand déséquili­bre des nom­bres entre anglo­phones et fran­coph­o­nes : sur une pop­u­la­tion de 29.6M d’habitants, on compte 17.5M d’anglophones (59.3%) pour 6.7M de fran­coph­o­nes (22.7%).
  • Le pays est extrême­ment étendu : cette fédéra­tion de 10 provinces et de 3 ter­ri­toires s’étend de l’Atlantique au Pacifique…
  • Le Canada accueille chaque année de nom­breux immi­grants (225 000 par an depuis 1996, en moyenne). Il y a actuelle­ment au Canada 5.2M d’allophones… Le Canada compte en effet 34 groupes eth­niques, et c’est le Man­darin qui est la troisième langue du pays !

Cepen­dant, un cer­tain bilin­guisme existe, les Cana­di­ens sont sen­si­bil­isés au français et il y a une volonté de con­tin­uer dans cette voie. Du côté anglo­phone, on a assez bien inté­gré que le français n’était pas une sous-langue dont l’apogée était le célèbre “voulez-vous coucher avec moi ce soir”. Côté fran­coph­one, on se bat générale­ment bec et ongle pour le main­tient du français, et ren­trer dans le débat se fait à vos risques et périls. La sit­u­a­tion est par­fois ubuesque pour les étrangers…

Ottawa est au milieu de tout ça. La cap­i­tale est une ville de fonc­tion­naire, où quasi tout le monde tra­vaille de près ou de loin pour le gou­verne­ment fédéral. Niveau géo­graphique, Ottawa se situe en Ontario, mais nous sommes à deux pas de Hull-Gatineau, donc du Québec. Quelques kilo­mètres et un pont sépar­ent les deux provinces, mais il faut bien avouer que Hull-Gatineau est un peu le satel­lite économique d’Ottawa, les fran­coph­o­nes étant aussi employés du gou­verne­ment fédéral en général.

Qui dit gou­verne­ment fédéral dit gou­verne­ment qui se doit d’être bilingue. Qui dit de nom­breux anglo­phones à for­mer. C’est là que nous entrons en scène.

Les employés du gou­verne­ment, selon leur niveau (cadres, employés, com­mis…) et leur tra­vail (en rela­tion avec le pub­lic ?) sont tenus de maîtriser plus ou moins une deux­ième langue offi­cielle. Ils auront qua­si­ment tous à passer les exa­m­ens de la fonc­tions publique.

Il existe trois sortes d’examen :

  • L’examen oral (oral, entre­tien d’une heure)
  • L’examen de gram­maire (écrit, ques­tion­naire à choix multiple)
  • L’examen de com­préhen­sion écrite (écrit, ques­tion­naire à choix multiple)

Cha­cun de ces exa­m­ens a trois niveaux majeurs de compétence :

  • “A” : notions de langue seconde
  • “B” : peut soutenir une con­ver­sa­tion sim­ple et lire quelques documents
  • “C” : bilingue
  • EX” : bilingue, exempté de l’examen à l’avenir

Eh oui… Car ces exa­m­ens doivent être renou­velés tous les cinq ans en cas d’un change­ment de poste, ou tous les sept ans si l’employé reste dans le même poste.

Je ne vous dit pas le nom­bre de per­son­nes à for­mer… ! Il existe plus de 30 écoles de langue à Ottawa, et même si la plu­part sont de petites écoles qui viv­o­tent avec quelques étudi­ants, cela représente un énorme marché.

J’ai posé ma can­di­da­ture dans un école de langue dès que j’ai obtenu ma Rési­dence Per­ma­nente. Pas tou­jours facile de pos­tuler avant ça, avec un sim­ple visa de tra­vail, car il faut sou­vent passer par l’obtention d’une côte de sécu­rité (la côte de sécu­rité est l’équivalent de l’extrait de casier judi­ci­aire en France). Oblig­a­toire, car on est amenés à se déplacer dans tous les min­istères et à manier des doc­u­ments par­fois sen­si­bles. J’ai été accepté dans la pre­mière école où j’ai pos­tulé, et ça fait tou­jours plaisir, merci. Depuis un an, je suis donc prof de français à temps plein.

Je tra­vaille en général par tranches de trois heures, de 9:00 à 12:00 et de 13:00 à 16:00. Je fais aussi par­fois des cours de deux heures, ce qui fait 10:00 à 12:00, 12:30 à 14:30 et 14:30 à 16:30. Avant de me traiter de plan­quée, sachez que je pré­pare les plans de cours (je suis prof prin­ci­pale…), que je cor­rige des copies et que je crée des cours. Ah, tout de suite ça fait moins rêver !

Nous tra­vail­lons avec tous les min­istères. J’ai à mon actif :

  • L’Agence du Revenu Canada
  • Pêche et Océans
  • Indus­trie Canada
  • Citoyen­neté et Immi­gra­tion Canada
  • Ressources Naturelles Canada
  • Santé Canada
  • Travaux Publics et Ser­vices Gouvernementaux
  • Ressources Humaines
  • Pat­ri­moine Canada
  • Affaires Indi­ennes et du Nord

Mon école a trois cam­pus, dis­tants d’environ 15 min­utes, ce qui nous per­met de faire l’aller-retour sur la pluie, la neige et le soleil brûlant, Cosette style. Nous allons aussi dans les Min­istère, chose à double-tranchant :

Vision opti­miste : c’est la classe de passer devant la masse non-fonctionnaire, con­naître l’emplacement de tous les édifices gou­verne­men­taux et de déje­uner dans des bons restaus pas chers dans les food-courts qui sont tou­jours sym­pas dans les Min­istères (allez savoir pourquoi, pour­tant les fonc­tion­naires n’ont jamais le temps de déjeuner…).

Vision pes­simiste : le putain de badge que les com­mis­sion­naires nous donne ne marche qu’une fois sur deux, et c’est pas rare de faire la queue pen­dant trois plombes à la sécurité.

Enseigner est un tra­vail assez grat­i­fi­ant, bien que plus dif­fi­cile qu’on pour­rait le penser. Les étudi­ants qui ont grandi à Ottawa par­lent en général un peu français, et nom­breux sont ceux qui ont envoyé leurs enfants en immer­sion. Ils sont en général assez facile à for­mer. Quant à ceux qui sont orig­i­naires d’une autre province, ils savent au moins com­ment marche la langue (con­ju­gai­son, gen­res, accords) même s’ils n’ont pas béné­fi­cié de vrais cours de français au préal­able. C’est chose un peu plus ardue avec des immi­grés, même s’ils vivent au Canada depuis des années. Un immi­grant pak­istanais pren­dra sou­vent sa langue mater­nelle comme référence lors de l’apprentissage d’une nou­velle langue, mais manque de pot, moi je ne suis pas bilingue urdu. Néan­moins, enseigner à un grand débu­tant est ce que je trouve le plus fasci­nant : c’est impres­sion­nant à quel point l’apprentissage d’une langue se fait rapidement.

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